Home

News

Michel Roubinet, Concertclassic.com (9 mai 2016)

Pas de commentaire Revue de presse

Olivier Vernet et Cédric Meckler à l’Auditorium de Lyon – ¡ Pasión ! ou l’orgue contemporain à l’heure hispano-latino-américaine – Compte-rendu

S’il est un domaine dans lequel, en concert comme au disque, Olivier Vernet n’a cessé de s’illustrer, c’est assurément le « grand répertoire », au sens le plus large qui soit : intégrales Bach, Buxtehude, Couperin, Gade, Grigny, Liszt, Mendelssohn, Mozart, Schumann et bien d’autres encore : en soliste, avec instruments, voix, orchestre – soit plus d’une centaine de CD déjà gravés. Alors qu’il vient de réenregistrer, à presque vingt-cinq ans d’intervalle, le programme baroque de son tout premier disque : Bruhns, Hanff et Kneller – Aubertin de Vichy en 1992, Möller (1738) de Marienmünster, en Rhénanie du Nord-Westphalie, en 2016 –, qu’une intégrale Jehan Alain est sur le métier et qu’il poursuit son cycle Widor, entre autres projets, l’organiste de la cathédrale de Monaco n’en multiplie pas moins avec bonheur les apartés, à la fois respiration bénéfique et témoignage d’un ressourcement singulier, hors sentiers battus, d’un répertoire en continuelle expansion.

En témoignent l’ébouriffant Organ Dances de 2005, à l’orgue de Roquevaire : œuvres de Robert Elmore, Porter Heaps, Guy Bovet, Andrès Lapida, Pierre Cholley, Julien Bret et Andreas Willscher, mais aussi, en 2010 et à l’orgue Stahlhuth-Jann de Dudelange (Luxembourg), les albums Jazz, Pop, Rock Inspirations : Hans André Stamm, Michael Schütz, John Rutter, William Albright, Johannes Matthias Michel, Karl Jenkins, John Kuzma et Gunnar Idenstam, et Pasión : Maurice Ravel, Isaac Albéniz, Manuel de Falla, Astor Piazzolla et Pierre Cholley – ce dernier à quatre mains (à l’instar de certains Mozart ou Mendelssohn), avec Cédric Meckler.

Le programme du concert proposé à l’Auditorium Maurice Ravel de Lyon le 21 avril empruntait aux albums Organ Dances et Pasión, par la suite déclinés sur les instruments les plus divers, auxquels sont venues s’ajouter des nouveautés à quatre mains, dont deux en création mondiale à Lyon. Hormis quelques transcriptions, le plus souvent d’après les versions pour piano à quatre mains des compositeurs eux-mêmes ou de leurs contemporains, tout ce répertoire apportant un sang nouveau à l’orgue de concert est constitué d’œuvres originales écrites spécifiquement pour l’instrument – certaines pour le duo Vernet-Meckler.

Partiellement entendu le 14 février 2016 à l’orgue Cavaillé-Coll–Quoirin de Saint-Clodoald de Saint-Cloud – « une Rolls ! », selon Olivier Vernet à l’issue du concert –, le programme avait infiniment séduit, en dépit (pour ce répertoire) de la position de l’instrument : tribune très haute, nef étroite, pour une image perchée et centrée bien que détaillée. Le concert de Lyon, dans un contexte physique absolument différent, s’annonçait des plus prometteurs, pour ainsi dire en cinémascope : la disposition en largeur et à hauteur d’auditeur de l’orgue de l’Auditorium Maurice Ravel – que nous a présenté Claire Delamarche, sa conservatrice – ne pouvait que servir au mieux ces œuvres d’une extrême complexité rythmique et d’une instrumentation aussi foisonnante que superbement pensée et mise en œuvre.

Il est vrai que, tel que relevé en 2013 par Michel Gaillard, l’orgue du Trocadéro puis du Palais de Chaillot – dont la façade géométrique a été globalement reprise à Lyon, bien qu’elle y soit de moindre envergure (dix-huit mètres de large à Chaillot !), sans la magie de la fascinante forêt de tuyaux conçue par le fils de Victor Gonzales (1877-1956), Fernand Gonzales (1904-1940), tombé au champ d’honneur quelques jours avant Jehan Alain : André Marchal leur rendit conjointement hommage lors d’un concert à Chaillot en mai 1941 –, a retrouvé ce caractère non seulement polyvalent mais surtout d’une réelle cohérence qu’il aurait perdu lors de son installation à Lyon en 1977 par Georges Danion. Le programme ¡ Pasión ! d’Olivier Vernet et Cédric Meckler en apporta l’éclatante démonstration, devant un public (700 personnes) médusé par les possibilités inouïes et souvent insoupçonnées d’un tel instrument. Lequel, divine « surprise », sonne formidablement, dans une acoustique certes de salle mais nullement sèche.

Manuel de Falla ouvrait cette fête musicale avec deux Danses espagnoles de La vida breve, ici d’après l’arrangement pour piano à quatre mains de Gustave Samazeuilh : toutes les couleurs de l’orchestre, décuplées par l’opposition de plans sonores invitant l’œil et l’oreille à une constante mise en mouvement de l’écoute, pages aussitôt suivies d’un Hommage à Manuel de Falla (d’un cycle de 2008 honorant également Poulenc, Fauré et Ravel) du compositeur australien John Carmichael (né en 1930) : l’Espagne de Falla à travers un prisme plus contemplatif, poétique et comme en retrait, sans tenter de rivaliser avec l’effervescence ou le tragique ibériques. Suivirent deux extraits de sa Suite latino-américaine (1990) : Bahama Rumba (Caraïbes) et Joropo (danse de Colombie et du Venezuela), intégration contemporaine de composantes populaires, pour un renouvellement ludique des rythmes et des couleurs.

À l’œuvre la plus ancienne – et délicieuse – de ce programme : Pavana-Capricho (1884) d’Isaac Albéniz, répondit l’Espagne réinventée de Ravel avec l’œuvre dont on parle tant depuis son entrée dans le domaine public le 1er mai : Boléro (ballet, 1928), d’après l’arrangement de l’auteur, cet immense plan-séquence scandé de dix-huit entrées n’ayant de l’authentique boléro rien d’autre que son intitulé – « Cela n’a aucune importance », lança Ravel à Joaquin Nin… L’œuvre telle que gravée à Dudelange présente à quelques secondes près une durée (tellement variable d’une version à l’autre) équivalente à celle de Piero Coppola, gravée le 13 janvier 1930 en présence de Ravel, soit deux jours après la création de l’œuvre (concert) sous la baguette du compositeur. Même inhumaine « impassibilité » et menaçante « fixité » sous les doigts du duo Vernet-Meckler, à l’orgue de l’Auditorium bien-nommé, pour une ascension implacablement calibrée (le crescendo ne commence en réalité qu’après avoir épuisé tous les vents solistes, les cordes n’intervenant qu’à la 13ème entrée – à l’orgue mutations séparées et groupées sur fonds et anches de plus en plus nourris, pour une registration évolutive soudainement plus globale, comme à l’orchestre), le tout mettant naturellement à contribution l’entière et riche palette de l’instrument : 82 jeux sur cinq plans sonores – jusqu’à une irrésistible et vertigineuse suffocation sonore et sa brutale résolution. Pour une synchronisation à la hauteur des exigences de Ravel (dont tous les autres compositeurs profitèrent), pas d’autre solution pour les musiciens que de jouer avec oreillette, de manière à se rapprocher, par les micros suspendus à la verticale de l’orgue, de la réalité de leur jeu, la distance entre orgue et console étant déjà trop grande pour une restitution selon leurs vœux.

La seconde partie du concert s’ouvrit sur deux pages explosives de Pierre Cholley, à juste titre d’ores et déjà fameuses, par Olivier Vernet seul : Rumba sur les grands jeux et, d’un tragique à chaque audition plus manifeste, Paso doble sur DSCH, suivies de son Tango furioso – toute la fureur d’un combat à la vie, à la mort – dédié au duo Vernet-Meckler. Tout comme l’œuvre suivante, commande du duo au compositeur malgache Rafihavanana Ratovondrahety, en création mondiale : Gratitude, d’une sombre intensité pour un climat subjuguant d’envoûtante complexité – et de songer durant l’audition au très étrange et inquiétant film muet de Robert Wiene Le cabinet du Docteur Caligari.

Vint ensuite l’un des « tubes » du duo Vernet-Meckler : l’altier Libertango d’Astor Piazzolla, aussi dominateur par son rythme hypnotique que d’une impérieuse et bouleversante émotion, presque un point de non retour – trouvant sa résolution dans une diversion : Samba alla turca (with apologies to Mozart) de Philip Robert Buttall, à première oreille spirituelle pochade, sans doute plus que cela dans un genre éminemment caustique et concis. Le programme se referma sur un ultime sursaut d’énergie, détournement « brahmsien » et feu d’artifice de couleurs chromatiquement évaluées : Salsa all’ungarese de Tal Zilber, en création mondiale dans cette version pour deux organistes dédiée au duo Vernet-Meckler, une nouvelle fois ovationné par le public lyonnais.

Le lendemain, à l’Université Lyon 2, le colonel et médecin en chef Cédric Meckler (sa thèse d’exercice s’intitulait Approche clinique et psychopathologique des troubles mentaux de Robert Schumann), docteur en neurosciences et chercheur à l’Institut de recherche biomédicale des Armées, donnait une passionnante conférence sur les Mécanismes cérébraux impliqués dans le contrôle du geste musical. Laquelle, rétrospectivement, illumina scientifiquement – et non moins musicalement – les défis divers et nombreux, ne serait-ce que de synchronisation et d’endurance, du concert de la veille, à commencer par le redoutable et impitoyable Boléro de Ravel…

Michel Roubinet

www.concertclassic.com

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

error: