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Michel Roubinet, ConcertClassic.com (Juillet 2013)

Pas de commentaire Revue de presse

L’enchaînement des lieux en une même soirée – Saint-Maurice puis Grand Théâtre – est devenu une marque de fabrique du Printemps des Orgues d’Angers, dont la 22ème édition s’est refermée sur un double concert des plus singuliers, avec un premier programme non seulement sans équivalent mais surtout, bien au-delà de la rareté du « répertoire » ou de la stimulante prise de risques, d’une saisissante charge émotionnelle. En octobre 2013 paraissait chez Ligia Digital un CD hors des sentiers battus : les deux Concertos pour piano de Brahms arrangés pour piano et orgue, chaque instrument étant joué à quatre mains, d’après des transcriptions d’époque pour huit mains signées Theodor Kirchner pour l’Opus 15, Paul Fiodorovitch Juon pour l’Opus 83. Au piano Florence et Isabelle Lafitte, à l’orgue Olivier Vernet (cathédrale de Monaco) et Cédric Meckler. L’envoûtante expérience du disque – remarquable prise de son d’Éric Baratin, équilibrant de manière idéale deux types de projection sonore foncièrement différents – ne saurait être reproduite en concert, ne serait-ce que par le positionnement nécessairement différent de chaque auditeur par rapport aux deux sources sonores. Celles-ci, distantes l’une de l’autre et à des hauteurs différentes, exigèrent au concert le port pour chaque musicien d’un casque Wi-Fi, retour son augmenté d’écrans vidéo à la console de l’orgue et sur le podium du piano, sous la tribune. Impossible pour le simple auditeur d’avoir seulement idée de l’aventure périlleuse que représente une telle entreprise… Le tout relayé par une régie digne de ce nom, avec caméras fixes et mobiles et retransmission sur très grand écran – fascinant. Avec pour résultat (nullement « naturel » mais fruit d’un labeur de plusieurs mois de mise en place) une synchronisation si maîtrisée que les musiciens en semblaient libres de se concentrer sur la seule musique. Si le disque, également enregistré en la cathédrale d’Angers, avait bénéficié d’un extraordinaire Grotrian-Steinweg spécialement venu de Hambourg, d’une beauté intrinsèque renversante, le concert se « contenta » d’un excellent Steinway. Formidable surprise : la percussion du piano, qui lui permet d’être toujours intelligible quelle que soit sa propre dynamique mais aussi celle de l’orgue, percussion qui dans une église va souvent de pair avec une désagréable dureté doublée d’un halo brouillant les lignes, trouva sous les voûtes de la cathédrale une acoustique quasi optimale, ample, chaleureuse et merveilleusement spirituelle, rehaussée par le jeu ardemment romantique, aussi intimement héroïque que lyrique, de Florence et Isabelle Lafitte. Un Concerto imaginaire permit entendre l’Allegro non troppo et l’Allegro appassionato (I & II) de l’Opus 83, puis – les Dames alternant au clavier, pas les Messieurs – l’Adagio et le Rondo (II & III) de l’Opus 15, les transcriptions partageant d’un côté le matériau soliste entre le piano et l’orgue, quand de l’autre le piano retrouvait son rôle de soliste exclusif accompagné de l’orgue-orchestre. Celui de la cathédrale fut traité avec un scrupuleux discernement – uniquement les jeux Cavaillé-Coll (1873), afin de rester dans l’univers d’époque –, sans renoncer à la puissance, par Olivier Vernet (huitième concert en ce lieu !) et Cédric Meckler, chevilles ouvrières du projet bien que physiquement moins sur le devant de la scène. Hormis le fait que l’on aurait aimé entendre les deux œuvres en entier (difficile, évidemment !), la beauté réellement transcendante et la ferveur si humainement vivifiante de cette musique firent presque sourdre l’angoisse… devant une fin nécessairement annoncée. Plus le programme avançait et plus l’émotion croissait, en une tentative désespérée d’intensifier et d’éterniser ce saisissement par une écoute aussi intense que possible. Rare moment de concentration absolue, manifestement ressenti de même par les quelque six cents personnes présentes – un triomphe. Le second concert, non moins singulier et délicieux au Grand Théâtre, ne pouvait que relativement « souffrir » d’une concurrence pour ainsi dire déloyale ! Nul ne s’étonnera qu’il ait fallu, dans un cadre magnifique mais plus temporel, quitter les cimes du Concerto imaginaire. Un autre piano d’exception avait pourtant fait le voyage d’Anjou et méritait amplement que l’on vînt à sa rencontre : un rarissime Pleyel Wolf & Cie de 1895, actuellement conservé à Guebwiller (Centre Culturel de Rencontre des Dominicains de Haute-Alsace) et superbement restauré en 2005-2006 par Paul Winnitzki et Eberhardt Wilhelm : un double piano, doté de deux claviers en vis-à-vis (une table d’harmonie mais deux jeux de cordes, sous un unique et grand couvercle rectangulaire) ayant notamment appartenu aux chansonniers Jacques Pills (époux d’Édith Piaf en 1952) et Georges Tabet. Programme tonique et élégant, mettant en exergue des qualités d’éloquence finement articulée et de raffinement, et cette sonorité si justement Pleyel. Beaucoup de délicatesse, également une forme de puissance, certes modérée et semblant ne pas vouloir tenir sur la durée : on est ici foncièrement dans l’univers inépuisable du détail ciselé, toutes les tessitures (notamment pour les parties intermédiaires) s’en trouvant subtilement valorisées. Sans doute le sympathique clin d’œil en manière de transition entre cathédrale et théâtre ne fut-il pas le plus convaincant : Poco allegretto de la Troisième Symphonie de Brahms transcrit pour deux pianos et huit mains, occasion de réentendre le quatuor du Concerto imaginaire, ici de part et d’autre d’une même source sonore. À cette transcription de Robert Keller, il manque tout simplement la vibration des cordes… de l’orchestre. Pur piano, ensuite, avec l’enchanteresse Petite Suite de Debussy par Florence Lafitte et Hélène Desmoulin, professeur au CRR d’Angers : à quatre mains, du même côté (gauche vu de la salle), de sorte que les aigus et le chant soient au premier plan (inversé pour le clavier de droite). Les mêmes offrirent ensuite l’inépuisable Scaramouche de Milhaud – disparu il y a quarante ans cette année –, suffisamment endiablé pour susciter l’enthousiasme et néanmoins racé sur ce Pleyel refusant tout excès : des basses qui ne grondent pas mais chantent, des dessus qui ne percutent pas mais sculptent avec une fulgurante clarté, le tout bénéficiant d’une mécanique manifestement légère et bondissante sous les doigts. Si la fondante mélodie de la Romance pour six mains de Rachmaninov fut digne de son auteur, le traitement sembla moins réussi – prétexte de bon aloi à entendre, sur le clavier de gauche, le Duo Lafitte et Hélène Desmoulin. Enfin couronnement du programme, signé Percy Grainger : Fantaisie sur Porgy and Bess de Gershwin, par le Duo Lafitte. Du grand piano, électrisant de panache comme de poésie, avec encore et toujours, sur ce Pleyel énigmatique par les effets qu’il autorise, une palette dynamique magnifiant une rythmique incandescente.

Critique ConcertClassic.com

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