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Pierre Gerges, Luxemburger Wort (3 octobre 2013)

Pas de commentaire Revue de presse

Hypnotiques inspirations à l’orgue de Dudelange ;
Olivier Vernet et Cédric Meckler, un duo friand et rigoureux de l’hispanisme passionnel
„Jazz, Pop, Rock inspirations“: c’est sous cette enseigne un rien racoleuse eu égard au lieu sacré où toutes ces danses passionnelles devaient prendre corps que la première manifestation du Cycle automnal des Amis de l’orgue de Dudelange fut annoncée. Quant aux prestations musicales, elles furent d’une tout autre texture : solidement ficelées, fidèlement traduites, parfaitement adaptées à l’idiome de cet orgue. Elles furent assurées par un tandem d’organistes qui pratiqua à merveille le difficile exercice de la respiration commune, de l’écoute mutuelle, et de l’anticipation acoustique, particulièrement délicat à manœuvrer dans ces foucades rythmiques, gavées de levées et de contretemps, de hoquets et de syncopes au point de constituer la quintessence de cette esthétique espagnole de l’imprévu, à la fascination de laquelle il est si difficile de se soustraire. De Falla, Piazzolla, Andrès Laprida ou Pierre Cholley tout comme Ravel regorgeaient de cette acribie saccadée, de cette mise en scène de la mobilité physique, chorégraphiée au millimètre près et qui requérait une digitalité à toute épreuve des organistes, particulièrement dans les pièces à quatre mains. Cet exercice peu ergonomique à la console explique qu’on a pu se gêner aux encoignures pour définir chacun son territoire alors que la restitution sonore nous parvenait avec la sérénité aveuglante de l’évidence méditerranéenne. Contrairement à toute attente, la surenchère du « quatre mains », plutôt que d’opacifier le discours, eut un effet clarificateur, une polyrythmie délicieusement déhanchée quand elle ne se doubla pas d’une savoureuse délimitation de timbre, si fidèle aux saveurs d’accordéon et à la sensualité connotée chez Piazzolla. Sans doute pouvait-on craindre quelque chose d’outrancièrement répétitif dans ces rythmes de tango ou de rumba ainsi que dans certains assemblages sonores faussement sucrés, mais Olivier Vernet sut prendre le virage et orienter le propos vers des musiques plus étoffées, plus savantes peut-être au sens où la matière populaire agit davantage comme un déclencheur d’inspiration, au point que certains auteurs révéleront un art étonnamment élaboré, où la ligne de démarcation entre les sources populaires et d’autres sommets consacrés fut extrêmement ténue, par moments indécelable. Tout ce flux tendit, sans la moindre coupure ni effet de manche, vers le grand hispanophile que fut Maurice Ravel, et son Boléro emblématique, fidèle à son modèle orchestral jusqu’à l’illusion de l’obsédante petite caisse. L’invariable droiture, l’envoûtement ensorceleur, les lancinantes notes répétées, la variation de timbres entêtants, le même motif toujours déchirant mais jamais à l’identique, la transe du tournoiement, l’imparable progressivité d’une houle qui submerge, la lascivité jazzy d’une résistance physique qui s’effrite et toujours cet élan qui rien n’arrête sous l’impitoyable soleil du midi. Étourdissante aventure, et reproductible grâce à l’enregistrement effectué à Dudelange par nos hidalgos de choc chez Ligia Digital.

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